Mon nom est Zani - My name is Zani

Zani est mon nom d’artiste et en voici l’histoire. Fin 2009, alors que ma vie bascule entre un deuil et une séparation, je décide d’entreprendre un voyage en Afrique. Quelque chose alors de l’ordre de l’instinct me murmure qu’il doit en être ainsi. Je m’envole donc pour le Burkina Faso et le Bénin où, pendant plusieurs semaines, je sillonne, à pieds, en moto et en taxi brousse, les terres rouges du continent noir à la recherche de réponses nouvelles à des questions que j’oublie peu à peu au fur et à mesure du voyage…

Arrivé dans les tout derniers jours de décembre au pays Sénoufo, j’y fais halte au pied de la montagne Sindou. J’apprends que, non loin de son sommet, se situe une forêt magique où se déroulent régulièrement de longues séances d’initiation rituelles par lesquelles les adolescents Sénoufo deviennent, au fil des épreuves et des comtes qui leur sont narrés, pour les uns, des hommes et, pour les autres, des femmes, accédant ainsi et définitivement à la caste des adultes.

Passionné d’arts premiers, je ne suis pas sans savoir que de tels lieux d’initiation sont peuplés de statues sacrées dont les griots se servent comme support aux rites initiatiques qu’ils réservent aux jeunes gens de leur ethnie. Je demande alors l’autorisation de me rendre dans ou à proximité de cette forêt magique mais, très vite, le véto tombe : je ne suis pas sénoufo et ne peut donc, en aucun cas, me rendre sur place, et moins encore apercevoir les fameuses statues. Indulgent envers ma curiosité dénuée d’intention, on m’indique néanmoins que tout les 57 ans – 57 années correspondent en pays Sénoufo à l’espérance de vie d’un homme – les deux statues d’ancêtres qui demeurent dans la forêt magique sont, tout d’abord, désacralisées par le griot puis descendues de la montagne Sindou et enfin conservées par le chef de village dans l’un de ses nombreux greniers. On va même jusqu’à me promettre d’intercéder en ma faveur auprès de ce même chef de village pour que je puisse approcher le couple de statues ancêtres descendus de la montagne quelques années plus tôt.

Nous sommes le 31 décembre 2009, ma vie alors ne ressemble plus à rien, je suis au pied d’une montagne sacrée, en pleines terres africaines, sur le point, pour fêter la nouvelle année, de rejoindre un ‘maquis’, sorte de discothèque de brousse à ciel ouvert dont mes frères africains raffolent quand soudain, surgi de nulle part, un tintamarre motocycliste envahi le campement. Il s’agit en fait d’une des personnes croisées plus tôt dans la journée et qui m’avait promis de parler au chef du village. Celui-ci m’indique que ce dernier accepte de me recevoir, mû, tout à la fois, par le devoir d’hospitalité ainsi que par une pointe de curiosité à mon égard.

Me voici donc parti, passager improbable d’une moto sans phare, sillonnant une infinité de ruelles dans la ville de Sindou, dans la plus totale obscurité, et ce à quelques heures seulement de la fin d’une terrible année et alors même que se forme dans le ciel, à ma plus parfaite et incrédule stupéfaction, une éclipse de lune !

J’arrive enfin auprès du chef de village. Ce dernier, d’un âge canonique et d’une gentillesse sans limite, s’entretient avec moi dans un français sans faille qu’on ne parle plus en France depuis plusieurs décennies déjà. Ainsi commencent nos palabres qui, telles des cercles concentriques convergeant tous vers un point de fuite unique, nous font aborder tous les sujets de préoccupation possible d’un chef de village africain pour lentement, très lentement, aboutir à ce fameux couple d’ancêtres qui, 57 années durant, a servi de support à l’initiation de jeunes Sénoufo, non loin du sommet d’une montagne sacrée, dans un endroit maintenu secret, en pleine forêt magique…

Le temps passe d’une manière si douce, si apaisée et si agréable que nous ne le voyons justement pas passé. C’est alors que le chef du village convoque d’une voix au timbre grave l’un de ses fils, et lui transmet dans sa langue une requête dont j’ignore tout. Peu de temps après, sorti tout poussiéreux d’un grenier à grain, le fils revient vers nous portant dans ses bras un étrange paquetage. Je devine alors plus la scène que je ne la contemple car nous sommes plongés dans la plus entière obscurité. Seule l’éclipse demeure alors pour nous offrir un ultime repère spatial – on a d’ores et déjà compris que, pour moi, les repères temporels, quant à eux, avaient depuis bien longtemps disparu.

S’emparant d’un geste lent et respectueux du paquetage, le chef de village le pose à terre et l’allège de plusieurs antiques tissus qui, un temps, durent sans doute être des couvertures. Défait de ses multiples bandelettes, les deux momies de bois me sont alors enfin révélées !

Il s’agit de deux sculptures, en bois sombre et dur, représentant un couple d’ancêtres. L’homme porte le nom de Bê et la femme celui de Fata. Privé presque totalement de ma vue du fait de l’obscurité, je les découvre des seules extrémités de mes doigts. Mais en pourrait-il seulement être autrement pour le sculpteur que je tente d’être. Sublime et mystérieuse sensation que celle-ci ! Mon cœur bat la chamade, je suis heureux comme le sont les enfants : purement, totalement, simplement.

Passées les premières et délicieuses sensations – passé aussi cet insecte ( ?) qui me remonte le long de mon bras ! – je reviens à nos palabres. Comprenant peu à peu la confiance dont le vieil homme m’honore et les quelques allusions qu’il fait au matériel agricole qu’il lui faudrait acheter pour son village, je lui propose de faire un don, qu’il finit par accepter. Un peu plus tard dans notre conversation, il me tend avec un doux sourire les deux ancêtres, me rappelle que, pour lui et les siens, ces statues sont désacralisées, qu’il n’en a plus vraiment l’usage, que les seules capables d’accompagner les rites initiatiques sont, quant à elles, en lieu sûr, au plus profond de la forêt magique, et qu’il est heureux de me les donner. Emu, sous le charme de notre rencontre, je lui serre longuement la main et accepte son présent. Au moment où je m’apprête à prendre congé et à enfourcher à nouveau la moto sans phare, le vieil homme s’approche lentement de moi et me dit : « Tu es forgeron (en Afrique les sculpteurs sont appelés forgerons), sache, qu’ici, les forgerons sont doués du don de divination. » J’acquiesce sans tout à fait comprendre. Sa vieille main ridée ne lâche pourtant pas la mienne. Il s’approche encore un peu plus et finit par me murmurer à l’oreille : « Maintenant ton nom est Zani ». Je lui demande ce que ce mot signifie dans sa langue et il me fait cadeau cette si irrésistiblement africaine réponse : « Pour cela, tu devras revenir… »

Il se trouve que j’ai plus tard finis par rejoindre mon campement. J’ai alors réalisé qu’il était minuit et, qu’en pleines terres africaines, à des milliers de kilomètres de chez moi, une nouvelle année débutait : le premier janvier deux mille dix, autrement appelé 01.01.10. Quelle remise à zéro de l’ensemble de mes compteurs ! Quelle invitation à tourner enfin une page du livre de ma vie et à en rédiger de ma propre main un nouveau chapitre.

Il se trouve aussi que, à une heure plus avancée de cette même nuit, pour je ne sais quelle raison, un homme m’a confié un jeu de cartes et m’a demandé de lui dire l’avenir. Je me suis exécuté de bonne grâce mais fut pris d’un frisson étrange quand je découvris des larmes de joie sur son visage. Je venais de lui dire quelque chose de très intime et de très heureux à son sujet et ce qu’il ne venait d’apprendre lui-même le jour même. Intrigué, les onze autres membres du campement me demandèrent de leur prédire l’avenir. J’ai reçu le soir même, le lendemain, et même plusieurs mois plus tard par e-mail pour l’un d’entre eux, l’heureuse confirmation du présage entraperçu pour chacun d’eux ce soir là. Il s’agissait là de l’adoption d’un enfant par un couple qui ne pouvait pas en avoir, de la création de sa propre entreprise pour un autre, de la tardive mais bienheureuse réconciliation de ses parents pour un troisième, etc, etc. Moi qui pensait être rationnel comme le peuvent être les descendant de Descartes, je m’aperçu, mi-amusé mi-intrigué, qu’il est des instants dans la vie où tout s’éclaire, sans raison et logique apparente, et qu’il peut être alors sage de s’en remettre à des cartes – celles-ci en deux mots ! Ainsi Les forgerons auraient vraiment le don de divination en ce pays ?

Il se trouve que j’ai tenté depuis lors de réitérer à de nombreuses reprises cette expérience de vision profonde qui, je vous rassure, s’est soldé à chaque fois par bien plus d’éclats de rires et de joyeux fiascos que par la plus petite once de vérité !

Il se trouve aussi que, depuis mon retour d’Afrique, chez moi où à l’occasion de voyages, j’ai tendu l’oreille à – ou devrais-je plutôt dire aux – significations du mot Zani. C’est ainsi que j’appris qu’en anglais il s’agit d’un adjectif désignant un personnage burlesque et atypique – m’en direz-vous tant !- qu’en Italien, il désigne un tendre personnage de la Comedia del Arte vénitienne, qu’en Hongrois est qualifié de « zanis » le musicien tsigane, que « zaïn » ou « zouïn » décrivent la beauté en arabe et qu’enfin en provençal il peut parfois être le diminutif de Giovanni, clin d’œil à mon nom de baptême.

Il se trouve enfin, pour finir, que j’ai conservé depuis cette nuit africaine Zani comme nom d’artiste et que je me suis bien gardé, pour l’instant tout du moins de retourner sur les terres Sénoufo, pour que me soit révélé le secret de ce nom … Vous voici maintenant dans la confidence et rappelez vous qu’un secret est une chose qu’on ne répète qu’à une personne à la fois !